Sécurité routière : De l’effet rétroactif des radars automatiques en 2002

Poncif récurrent dans les médias, la mortalité routière aurait diminué très fortement dès 2002 en raison des radars automatiques. Hypothèse fragile, puisque le premier d’entre eux n’a été inauguré que le 27 octobre 2003, un an et demi après le début de la baisse de mortalité routière et au moment même où ces excellents résultats marquent le pas. Par extension, les tenants de cette thèse ajoutent que le matraquage médiatique à propos des radars automatiques aurait incité les automobilistes à lever le pied, et donc avoir moins d’accident. Cet article vise à vérifier cette deuxième hypothèse.

Graphique issu du bilan 2003 de sécurité routière

Graphique issu du bilan 2003 de sécurité routière

Visuel issu des décodeurs du Monde dans un article sur le projet de limitation à 80 km/h sur le réseau secondaire. On notera l’évolution de la sémantique pour expliquer la chute de la mortalité routière sur la période 2002/2003.

Contexte politique en 2002

Jacques Chirac termine son premier mandat et les résultats en matière de sécurité routière sont très mauvais. En 1999, la loi Gayssot relative aux grands excès de vitesse n’a pas eu les résultats escomptés. En 2000 et 2001, Jacques Chirac avait décrété la sécurité routière « grande cause nationale », sans plus de succès. L’année 2001, et plus particulièrement décembre, s’étant révélée une année calamiteuse en la matière.

2002, année d’élections, le sujet fait alors débat au sein de la classe politique. Il était de coutume, à l’époque, d’amnistier les infractions routières jugées vénielles : les amendes de stationnement, les excès de vitesse… Le candidat à la Présidence Jacques Chirac optera pour la réduction du champ de l’amnistie en cas de victoire. Promesse que, il faut le noter, il respectera. Le 14 juillet, il présente les 3 grands chantiers de son mandat où figure la sécurité routière avec trois priorités : la ceinture, la vitesse et l’alcool. Il déplore que 40% des procédures à l’égard des automobilistes n’aboutissent pas. Il évoque alors une « automatisation des moyens de détection des infractions » sans plus de précision, mais aussi des « tickets mouchards » sur les autoroutes, des boîtes noires à bord des voitures ou encore la création d’une police de la route.

Contexte judiciaire

Il faut rappeler qu’à l’époque, faire sauter les contredanses est un sport national. Autre aspect largement ignoré aujourd’hui, les automobilistes contrôlés en excès de vitesse étaient jugés au Tribunal. Une procédure lourde et lente, qui permettait à bon nombre d’entre eux de s’en sortir avec un sermon.

Contexte technologique

Deux pays en Europe ont recours à des radars dits automatiques. Il s’agit de l’Angleterre et de la Suède. Ces appareils, peu connus de la population française, sont constitué d’un radar couplé à un appareil photos argentique doté d’une pellicule d’une centaine de poses, relevées à intervalles plus ou moins réguliers. En juillet 2002, ni Jacques Chirac, ni les politiques, ni les journalistes ne mentionnent ces instruments.

L’appareil photo numérique est alors une invention récente, peu performante, peu répandue (le premier reflex numérique grand public est diffusé fin 2004). En 2002, 8 millions de foyers ont Internet, dont plus de 6 millions en bas débit avec paiement à la minute au-delà d’un forfait de quelques heures.  Chirac surfe alors sur la fracture numérique.

Autant dire que les français qui ont porté attention à ce discours et ont relevé « l’automatisation des moyens de détection des infractions« , notion extrêmement floue (s’agit-il de vitesse, d’alcool, d’autres infractions, du traitement des amendes ?) noyée dans un discours sur les trois grands chantier du quinquenat, sont tout de même loin d’imaginer la transmission de clichés pris automatiquement avec un appareil photo numérique au milieu de nulle part, pour les transmettre en haut débit via un réseau informatique à un centre de traitement automatisé des amendes, pour verbaliser des excès de vitesse sans passer par un juge.

Un tel dispositif n’a d’ailleurs même pas été évoqué.

Et c’est dommage, il s’agit du deuxième mois de baisse de la mortalité routière.

Fin de l’année 2002

Mois Nombre décès Tendance annuelle évolution
juin-02 631 7755 -11,57%
juil-02 661 7663 -13,92%
août-02 634 7653 -1,58%
sept-02 601 7570 -12,65%
oct-02 666 7538 -4,80%
nov-02 572 7465 -12,76%
déc-02 526 7242 -43,73%

Au fil des mois qui suivent, alors que la mortalité continue de baisser, le monde politique débat sur des questions de permis probatoire, conducteurs inexpérimentés, puissance moteur, normes de sécurité des infrastructures, ce qui n’empêche pas le Monde de railler l’action du gouvernement, notamment l’amnistie votée par le Parlement ou le fait que le tiers des amendes accompagnées du retrait de points sur le permis de conduire n’étaient pas appliquées par suite de l’intervention de personnes irresponsables auxquelles il faudrait « supprimer 6 points sur le permis« .

Les 2 et 3 novembre, deux articles du Monde (et ici) évoquent (enfin) la rareté des contrôles radar, la volonté d’y remédier voire de les automatiser en supprimant le passage devant le tribunal pour les contraventions, tout en constatant que les forces de l’ordre ne dissuadent plus personne. C’est dire si, 6 mois après le début de la baisse de la mortalité routière, les radars automatique dont ils ne savent encore rien, ont effrayé les conducteurs.

Plus aucune nouvelle de sécurité routière jusqu’au 29 novembre. C’est à cette date qu’a lieu l’accident de Loriol. Un papy, sans doute assoupi ou ayant eu un malaise au volant de sa puissante Mercedes lancée à 150 ou 160 km/h sur une portion d’autoroute limitée à 90 km/h et réputée accidentogène (pas moins de 20 accidents ayant été recensés, provoquant au moins un décès le 9 novembre 2002), percute un groupe de pompiers en intervention sur un sinistre dûment signalé en amont. 5 morts. Le chauffard n’aura freiné que sur les derniers mètres et déclare ne se souvenir de rien. La cause de l’accident ? La vitesse bien sûr.

C’est à partir de cette date que Sarkozy entre en scène sur ce sujet, avec le talent qu’on lui connaît.

Le Monde précise un plan qui « prévoit d’instaurer un système de contrôle automatique de la vitesse, grâce à des dispositifs vidéo placés à des points fixes enregistrant les infractions et transmettant directement la procédure au propriétaire du véhicule. » Autant dire que vu les contextes technologique et juridique de l’époque, il s’agit encore d’une fiction.

Le bilan de l’année 2002

Voici donc l’heure du bilan 2002. La synthèse note la baisse exceptionnelle de la mortalité routière dès fin mai 2002, qui s’accélère en octobre. Elle note également une quasi-stabilité du nombre de contrôles, avec une diminution de 2.5% de points retirés. Deux nouveautés cependant : les nouveaux radars laser et la rétention du permis de conduire. Un autre critère pourrait être le débat sur l’amnistie. Enfin, les campagnes de pub sur la sécurité routière sont évoquées.

On notera les mauvais résultats sur autoroute (+16%). Si les accidents dus à l’alcool ont fortement diminué, notamment grâce à des contrôles mieux ciblés avec une augmentation de 1.2% des contrôles mais une augmentation de 27.1% de dépistages positifs, les vitesses pratiquées ont peu évolué et  l’excès de vitesse reste la règle : 60% des véhicules de tourisme, 66% des poids lourds et 76% des 2 roues motorisés.

Bref, la mortalité baisse beaucoup, le comportement en matière de vitesse n’a pas évolué significativement, et on ne sait pas (encore) que ces bons résultats sont la conséquence de l’annonce des radars automatiques. On notera que les bilans de sécurité routière sont à cette époque (à 1 an ou deux près) très bons un peu partout en Europe, pour des raisons différentes liées aux politiques locales. Par exemple, la baisse de la mortalité routière en Irlande, exceptionnelle là-bas aussi, s’explique par le permis à points.

 

 

 

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