Comment peut-on être climato-sceptique en 2015 ?

C’est la question qui m’a été posée lors d’une conversation sur Twitter, assortie de quelques arguments destinés sinon à me convaincre, du moins à prouver que j’ai tort de l’être. Surtout en 2015. Au détour d’une pluie d’arguments, mon interlocuteur me cite ainsi un article de blog de Sylvestre Huet de Libération, intitulé « Climat, record de chaleur planétaire en juillet »  :

(lien permanent)

C’est justement ce type d’articles qui me confortent dans mon scepticisme. Voici pourquoi :

Arrêtons nous tout d’abord sur le titre : Climat, record de chaleur planétaire en juillet indique l’utilisation d’une  méthode de falsification connue sous le nom de « cherry-picking », qui consiste à signaler des cas individuels ou des données qui semblent confirmer une position particulière, tout en ignorant une partie importante de cas liés ou des données qui pourraient contredire cette position : Les mêmes qui estiment qu’une pause (hiatus selon la terminologie du GIEC) des températures sur la période s’étendant environ de 1997 à aujourd’hui (~ 18 ans) ne suffit pas à confirmer l’absence de réchauffement climatique , ne peuvent pas s’appuyer sur UNE mesure du système chaotique du climat pour en extraire une tendance. Un très bon blog scientifique n’aurait pas usé de cette méthode.

L’article débute par le constat selon lequel deux équipes scientifiques chargées d’étudier le climat, à la NASA et à la NOAA, ont déterminé que juillet 2015 était le mois de juillet le plus chaud jamais enregistré. Soyons curieux, ouvrons les deux liens fournis et consultons l’origine de ces données. Pour la NASA, il s’agit de GHCN-M 3.3.0 pour les relevés terrestres et de ERSST 4.0.0 pour les températures des océans (voir les notes 1 et 2 de bas de page). En ce qui concerne la NOAA, surprise, il s’agit de GHCN-M 3.3.0 et de ERSST 4.0.0 (voir la note en  haut de page). Il s’agit donc de deux équipes scientifiques qui publient une synthèse de l’état climatique issue des mêmes calculs sur les mêmes données et, vous parlez d’un hasard, arrivent à la même conclusion. Un très bon blog scientifique n’aurait pas laissé entendre qu’il s’agissait des résultats de travaux indépendants.

Deuxième surprise, les séries de données issues des satellites, par nature plus précises, ne valident pas l’hypothèse de ce record : voici UAH par exemple :

Mesures mensuelles des températures par satellite (UAH) jusque juillet 2015

Mesures mensuelles des températures par satellite (UAH) jusque juillet 2015.

Un très bon blog scientifique aurait précisé que les données issues de diverses sources ne validaient pas toutes ce record, loin s’en faut.

Nous apprenons ensuite que « dans le système de référence de la NOAA, le mois de juillet est à 0,81°C au dessus de la moyenne du mois tout au long du 20ème siècle » . La lecture de la page de la NOAA précise que ce record est de 8 centièmes de degrés (0.08°C) par rapport à 1998, et qu’il existe une incertitude mesurée à ± 0.14°C : cela signifie que ces deux mesures sont statistiquement indiscernables. Visuellement, ça donne ça :

Les températures moyennes calculées par la NOAA pour juillet 1998 et juillet 2015 avec les incertitudes

Les températures moyennes calculées par la NOAA pour juillet 1998 et juillet 2015 avec les incertitudes (en bleu). La zone grisée correspond à la zone d’incertitude calculée pour juillet 2015, dans laquelle s’inscrit le record de juillet 1998.

Un très bon blog scientifique aurait expliqué cette notion d’incertitude et aurait mis l’accent sur l’indiscernabilité des deux mesures.

Puis Sylvestre Huet nous apprend que « c’est surtout en raison des températures de surface des océans, la plus élevée jamais enregistrée, que juillet 2015 détient ce record » . Un très bon blog scientifique en aurait profité pour nous toucher un mot sur la nouvelle interprétation des données brutes, ERSST 4.0.0 dont on a parlé plus haut : Ce nouveau calcul a été introduit en mai 2015 et coïncide avec des records de températures depuis lors (mai, juin et juillet 2015 sont les mois de mai, juin et juillet les plus chauds jamais enregistrés par la NOAA).

Anomalie des températures des océans de janvier 2014 à juillet 2015Anomalie des températures des océans de janvier 2014 à juillet 2015

Anomalie des températures des océans de janvier 2014 à juillet 2015 : on note la hausse « anormale »  par rapport au reste de la série de données au mois de mai 2015, suivi de la reprise de variations « normales ». Sources : données mensuelles de la NOAA.

ERSST 4.0.0 fait suite à ERSST 3b et est l’une des conséquences d’une étude intitulée « Possible artifacts of data biases in the recent global surface warming hiatus » par Karl et al. 2015 qui a ému un certain nombre de climatologues et scientifiques parmi lesquels Patrick Michaels, Richard S. Lindzen ou Paul C. Knappenberger, comme le rapporte la climatologue Judith CurryUn très bon blog scientifique aurait résumé la controverse qui divise les climatologues (au risque d’égratigner le fameux consensus).

Un peu de vulgarisation (des explications et références plus précises sont disponibles dans l’article de Judith Curry mentionné plus haut) : Le plus gros ajustement de l’étude Karl et al. concerne la méthode de recueil des températures à la surface des océans. Deux méthodes principales coexistent : mesures prises à l’aide de thermomètres installés dans les tuyères de refroidissement des moteurs de bateaux (peu précise, cette méthode est peu à peu abandonnée) et bouées flottantes qui offrent l’avantage d’une meilleure précision. Il se trouve que cette dernière technique retourne en moyenne des valeurs inférieures de 0,12°C à la technique des tuyères : Contre toute logique, Karl et al. a pris le parti d’aligner les mesures des bouées (plus précises) sur celle des tuyères (moins précises) à +0.12°C. La proportion des bouées augmentant dans le temps, la proportion de mesures ajustées à la hausse augmente mécaniquement, et la moyenne des températures des océans aussi. Ce qui n’est confirmé ni par les satellites ni par les balises ARGO. Un très bon blog scientifique aurait donc rapporté ce record en nuançant quelque peu sa signification.

C’est bien évidemment le contraire qui se produit à l’issue d’un paragraphe tout en circonvolution autour de chiffres bien évidemment gravissimes destinés à nous convaincre que l’objectif des 2°C ne sera pas tenable. Pourtant, si l’on se fie au record de juillet 2015 qui, selon M. Huet, est symptomatique du réchauffement climatique, et en admettant que ce dernier est issu d’une augmentation linéaire des températures due à l’activité humaine et non pas du résultat du système chaotique climatique amplifié par, du plus naturel au plus artificiel, el niño, les nouveaux calculs de la NOAA ou un honteux cherry-picking, il en résulte au pire et en faisant fi des incertitudes, un réchauffement de 0,08°C pour 17 ans, soit 0,47°C par siècle. Un résultat bien éloigné des prévisions les moins pessimistes du GIEC.

Une réflexion au sujet de « Comment peut-on être climato-sceptique en 2015 ? »

  1. jean-louis

    Il y a, comme cela, régulièrement, des débats intenses, quasi-planétaires, envahissants. Quand cela prend de telles proportions, il faut se méfier. Car cela fonctionne comme une idéologie dominante qui évite de s’interroger.
    Je vais vous dire : quelle importance le degré de responsabilité de l’activité humaine dans ce réchauffement ? Quelle importance ces désaccords sur la vitesse du réchauffement ? Il me semble bien, n’est-ce pas, que deux hommes risquent d’avoir 2 fois plus d’effet qu’un homme, il me semble bien que le développement économique d’un pays va augmenter sérieusement les émissions.
    On ne parle jamais de la croissance de la population mondiale. C’est pourtant le problème le plus important ici. On ne veut pas aborder ce sujet parce qu’il est explosif à plus d’un titre.
    Tant que ce sera le cas, je ne prendrai pas au sérieux ces annonciateurs d’apocalypse.;.

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